Episode 1 : Dulac a mauvais fond

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Deuxième jour et première arrivée légèrement vaseuse à la librairie. Non seulement elle n’avait aucunement résisté à la proposition d’Elise, manifestement préoccupée et plus rompue aux discussions enivrées qu’elle, de prendre une deuxième bière, mais il semblerait même qu’elle en avait eu envie. Et peut-être même besoin, se disait-elle dans une tentative de déculpabilisation sur le trajet jusqu’à la librairie, passant sans trop y prêter attention devant le mélange de boutiques fines et d’établissements aux devantures aussi glauques qu’endormies en ces heures matinales.

 

Pélagie oscille entre plusieurs sentiments, l’air frais l’aidant à évacuer ce léger mal de crâne que le café avalé rapidement n’avait pas réussi à dissiper. L’envie de prouver à La Dulac qu’elle mérite mieux qu’un rôle de petite main sur laquelle passer ses nerfs et ses obsessions de contrôle permanent. D’imposer sa culture littéraire, sa connaissance des auteurs et sa passion de l’écriture pour rabattre le caquet à cette pimbêche de Dorothée.

 

En racontant à Elise sa première journée, celle-ci lui avait conseillé de choisir le pire des Musso (choix complexe s’il en est) et de le faire avaler à sa collègue à la prochaine petite remarque assassine. Bon, en même temps, se mettre la favorite d’une patronne au caractère manifestement aussi souple qu’un inspecteur des impôts ne semblait pas être une stratégie des plus fines. Certes, elle savait qu’elle ne resterait pas dans cette librairie très longtemps, que son parcours ne s’arrêterait pas derrière cette façade rouge bordeaux et que, d’une manière ou d’une autre elle n’était pas faite pour ça, là, maintenant. Mais gagner ses premiers galons dans le métier n’était pas chose facile et il fallait en passer par là. Sortir de sa zone de confort, conquérir l’estime – l’amitié pourquoi pas – de ses collègues, convaincre, s’imposer pour mieux en partir la tête haute. Hors de question de retourner en Bretagne au premier obstacle ! Et d’ailleurs quel obstacle ? C’est d’un pas décidé que Pélagie avait traversé la rue pour franchir la porte tout juste ouverte par Clément, apparemment aussi ponctuel que lunaire.

 

20h30, arrivée à l’appartement et bilan de cette deuxième journée. Tout ne s’était pas passé comme Pélagie s’y était attendue ou comme elle l’avait craint. Si Soïzic avait confirmé la bonne première impression qu’elle avait eue d’elle, l’aidant et la guidant avec gentillesse et prévenance dans l’organisation un peu anarchique de la librairie et ne rechignant pas à effectuer les tâches plus ingrates, elle n’en restait pas moins pour Pélagie l’exemple à ne pas suivre à long terme. Mais sa bienveillance à son égard était un atout précieux pour s’intégrer. Même si pour le moment, le travail consistait surtout à du déballage et de la mise en rayon, mieux valait connaître les desiderata de Doulac en la matière.

 

Doulac qui ne manquait pas une occasion de replacer un livre, même pour deux centimètres, geste le plus souvent suivi d’un soupir appuyé et d’un regard éloquent vers celui ou celle qui avait le malheur de commettre cet impair impardonnable. Une courte remarque cynique ou un reproche désagréable (les deux étant toujours parfaitement formulés) venait généralement accompagner le cérémonial. Pas méchante dans le fond, mais pas gentille en surface ! Pélagie imaginait son pauvre compagnon, si celui-ci existait vu l’absence d’alliance et de tout indice pouvant le montrer – elle demanderait à Soïzic à l’occasion. Un soumis rôdé aux exigences dantesques de rangement et d’ordre qui arrivait encore à se voir reprocher chaque jour la moindre miette qui traîne.

 

Étonnamment, Dorothée s’était montrée toute avenante avec elle. Pélagie s’était retrouvée un peu piégée à partager une salade avec elle au moment de leur pause déjeuner. Enfin, pause déjeuner à 14h30, ce qui semblait habituel vu la fréquentation de la librairie. Un moment à la fois stimulant car – enfin ! – il y avait des clients à conseiller, mais aussi frustrant vu le peu de temps dont disposaient ces derniers et leur curiosité limitée. « Vous avez le dernier Coben ? » (elle s’était retenue de lui demander si c’était Kurt ou Harlan, humour et commerce ne faisant pas toujours bon ménage), « Il est vraiment bien le dernier Goncourt ? », « J’y connais rien, mettez moi un truc connu de bon goût ».

 

Dorothée n’avait pas son pareil pour décortiquer avec cynisme et humour (évidemment moqueur) les différents types de clients, trouvant toujours un bon mot pour ridiculiser leur style vestimentaire, leur absence abyssale de culture, leur trop plein de connaissances littéraires déballées en un temps record… Discuter avec Dorothée était une expérience assez fascinante. Enfin, discuter… Certes, elle avait pris soin de poser quelques questions à Pélagie, mais c’était pour mieux rebondir sur sa fabuleuse vie sociale et culturelle parisienne, pleine d’activités plus passionnantes et branchées les unes que les autres.

 

A l’occasion, Pélagie lui dirait que jouer au Molky dans un ancien terrain vague de la SNCF envahi par des bars éphémères vendant du Spritz à 15€ ne constitue pas une transgression fondamentale de notre mode de vie occidental. Mais on ne pouvait pas lui enlever qu’elle avait le verbe incisif et une certaine perspicacité sur les clients que Pélagie avait vus ces deux premiers jours. Malgré une tentative d’en apprendre plus sur ses autres collègues, elle avait noté que Dorothée évitait scrupuleusement d’en parler, si ce n’est pour lui confirmer la maniaquerie de la patronne.

 

Est-ce que cette recherche de complicité était factice ? sincère ? stratégique ? Difficile à dire… Pélagie en parlerait à Elise pour avoir son avis. Pas ce soir, sa colocataire l’ayant prévenue de ne pas l’attendre pour dîner, contrairement à ce qui était prévu initialement. En tout cas, cette journée lui avait donné envie d’en apprendre plus sur la librairie, ses collègues, ses clients. Plus elle serait à l’aise dans cet univers, plus elle aurait de latitude pour ce qui l’avait amenée à Paris : la littérature.

 

1 commentaire

  • Pas mal ! Mais pareil, on aurait envie que l’intrigue avance plus vite.

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