Episode 1 : La scène de Sidonie

1 Star (Aucun vote)
Loading...

 

Pélagie, telle une enfant sur le chemin de l’école, parcourt d’un pas léger les rues du 9ème arrondissement pour aller de son petit appartement de la rue Pierre Sémard à la librairie. En arrivant rue Pierre Fontaine, elle jette comme tous les jours un coup d’œil au boulevard de Clichy et devine le Moulin Rouge tout proche. Ah, les nuits parisiennes de la Belle Epoque, le french cancan, Toulouse-Lautrec assis dans son coin croquant le visage animé d’une belle de nuit …

 

Cela fait maintenant 15 jours que Pélagie travaille chez « Livres en série » et notre héroïne est tombée sous le charme de la capitale comme seuls les provinciaux peuvent aimer Paris. Tout l’enchante, un rien l’étonne, chaque événement est pour elle charmant. Nantes, ses parents, ses amis d’avant sont désormais relégués bien loin de toutes les joies de sa nouvelle existence. Bref, Pélagie est contente d’elle-même : « Il faut savoir quitter le nid familial pour prendre sa vie en main » se dit-elle avec un brin d’autosatisfaction.

 

Et puis, sur le plan travail, les craintes des premiers jours se sont dissipées ; c’est vrai qu’elle est debout du matin au soir avec à peine le temps de prendre un sandwich à midi mais elle a maintenant plus d’assurance et la patronne a un peu relâché sa surveillance oppressante des premiers jours. Et puis elle s’entend bien avec ses collègues libraires ; avec Clément d’abord dont la gentillesse lui réchauffe le cœur après les rebuffades quotidiennes de la patronne mais surtout avec Soïzic, la bretonne, qui après quelques jours d’observation bienveillante, l’a prise sous son aile pour lui apprendre le métier. Avec Dorothée par contre, le courant ne passe décidément pas et Pélagie garde ses distances tout en se le reprochant. « Ca doit être mon côté petite bourgeoise coincée » se dit-elle en soupirant.

 

Côté colocation, après quelques jours difficiles où Elise digérait une énième rupture, les choses se sont arrangées ; Elise a un sale caractère c’est sûr mais sa candeur est tellement désarmante que Pélagie lui pardonne tout. Malgré ses 24 ans et une expérience de la vie que Pélagie lui envie, Elise la considère comme une grande sœur ; elle lui confie ses problèmes de cœur, la consulte sur tout. « Un peu excessive la coloc’ !» se dit Pélagie mais d’un autre côté elle est heureuse de cette nouvelle amitié un peu improbable qui tranche avec les amis beaucoup plus classiques qu’elle a laissé à Nantes.

 

Toute à ses pensées, Pélagie arrive enfin à la librairie. Une bise à tout le monde et elle s’active déjà à vérifier que tout est en ordre pour recevoir les premiers clients. La patronne a l’air de bonne humeur ce matin et circule dans les rayons en distribuant des mots presque gentils. Se pourrait-il que la Doulac possède une once de bonté dans son cœur de pierre ? Bref la journée se présente sous les meilleurs auspices d’autant plus que nous sommes vendredi et que le week-end s’annonce.

 

Un peu avant 10h, arrivée de Sidonie. Sidonie est une cliente régulière qui ne passe vraiment pas inaperçue : exubérante, le rire tonitruant, elle emmène régulièrement ses neveux de tous âges à la librairie « Pour leur apprendre la langue de Molière » répète-t-elle d’un ton sans réplique avec son accent slave car Sidonie est d’origine slovaque. « Tiens, se dit Pélagie, pas de neveux ce matin. Et elle ne vient jamais si tôt d’habitude ! » Une petite alerte s’allume dans sa tête. Sidonie d’habitude souriante a le visage fermé et sans dire bonjour à personne se dirige tout droit vers elle. Qu’est ce qu’elle lui veut ? Pélagie réfléchit à toute vitesse : il y a quelques jours Sidonie est venu voir Soïzic comme d’habitude pour acheter un livre à sa nièce. C’était un peu compliqué : la nièce étudie à l’école la littérature du Moyen-âge, les romans courtois, la chanson de Roland et sa tante toujours attachée à son éducation littéraire voulait lui offrir un roman inspiré du Moyen-âge. Soïzic qui pour une fois n’avait pas trop d’idée l’avait confiée à Pélagie. Après lui avoir proposé sans succès les romans de Chrétien de Troyes Pélagie s’était souvenu d’un petit livre de Jean Teulé racontant de façon romancé la vie du poète François Villon et intitulé de façon amusante « Je, François Villon ». Sidonie avait été tout de suite séduite par ce livre qui à la fin de chaque chapitre propose un poème de François Villon. « Ah, la ballade des dames du temps jadis, comme c’est romanesque ! » et « Mais où sont les neiges d’antan, quelle nostalgie dans ces quelques mots, ça me rappelle l’âme slave ! Allez je le prend, la petite va adorer. »

 

Pélagie qui avait lu le livre l’avait quand même mise en garde : François Villon était un mauvais garçon et le roman se complaisait un peu dans des histoires scabreuses qui pouvaient heurter une enfant de treize ans. Mais Sidonie ne voulait rien entendre : « un aussi grand poète ne peut pas être foncièrement mauvais et même si l’époque était troublée par la guerre de cent ans ce sera l’occasion d’apprendre comment vivaient les gens au XVème siècle » et elle était repartie ravie de son achat.

 

« Mais aujourd’hui semble t-il elle est moins contente » se dit Pélagie en la voyant fondre sur elle. C’était peu dire : « Espèce d’incapable, incompétente, comment pouvez-vous refiler cette littérature de bas étage à une enfant ! Heureusement que j’ai voulu vérifier par moi-même avant de lui offrir le livre. J’ai jeté cette horreur au milieu du premier chapitre lorsque l’auteur de ce torchon a cru bon d’inventer que le jeune Villon était en train de manger sa propre mère en pâté quelques jours après sa pendaison au gibet de Mont faucon. Est-ce qu’on peut être assez inconscient pour proposer la lecture de ce genre d’insanité à une jeune fille ! » Face à cette furie, Pélagie, pétrifiée, ne parvient pas à articuler une parole. Tout le magasin s’est figé. Au moment où Sidonie reprend sa respiration avant de repartir de plus belle la patronne arrive, souriante, détendue : « Hé bien Sidonie à ce qu’il paraît quelque chose ne va pas ce matin » et la prenant par le bras sans cesser de bavarder la mène jusqu’à son bureau.

 

Quelques minutes après Sidonie ressort du bureau, jette un regard noir à Pélagie et sans un mot quitte le magasin. Au même moment la patronne appelle Pélagie dans son bureau. « Y-en a une qui va avoir des ennuis » dit Dorothée à la cantonade. Pélagie tient à peine sur ses jambes, à la fois honteuse de la scène dont elle a été la victime et furieuse de ne pas avoir su réagir aux accusations injustes de Sidonie. Mais le pire c’est qu’au fond d’elle-même elle se sent coupable. « Je ne suis pas une bonne libraire se reproche-t-elle, je n’aurais jamais du proposer ce livre pour une élève de treize ans ». Quand elle entre dans le bureau de la patronne qui la regarde d’un air presqu’aimable Pélagie se dit que cette fois la Doulac a trouvé le prétexte idéal pour la mettre dehors : « Alors Pélagie, c’est le métier qui rentre ? J’ai plusieurs choses à vous dire : d’abord ne vous laissez pas insulter par un client de cette façon ; je ne veux pas d’éclats de voix chez moi, ça fait fuir la clientèle. D’autre part j’ai dit à Sidonie ce que je pensais de son numéro : une belle performance d’actrice de vaudeville ça c’est sûr mais au bout du compte il n’y a pas mort d’homme ! Si le livre ne lui convient pas il lui suffit de le rapporter et on en trouvera un autre. Elle m’a promis de le faire et quand elle reviendra vous avez intérêt à lui proposer non pas un mais deux ou trois ouvrages qui correspondent à ce qu’une élève de 4ème peut lire. Est ce que c’est clair ? ».

 

Pélagie la fixe, sidérée « Vous me gardez ? » dit-elle d’une petite voix. « Est-ce que c’est les clients qui vont décider maintenant qui travaille chez moi ? dit Mme Doulac rouge de colère. C’est moi la patronne ici et personne d’autre ; et maintenant retournez à votre travail vous avez perdu assez de temps comme ça ». Pélagie ressort du bureau au milieu des clients qui la regardent comme une bête curieuse et ses collègues qui, Dorothée mise à part, se sont précipités pour la réconforter. C’est Soïzic qui comme d’habitude a le mot de la fin : « Si tu croyais que la patronne allait te virer c’est que tu la connais mal. Allez viens, on vas lui en trouver des bouquins sur le Moyen-âge à cette gamine ».

 

5 commentaires

  • C’est vraiment bien écrit, bravo ! Et très bien emmené. Je vote pour!

  • Très bien écrit!

  • Je vote pour !

  • Bonsoir, j’ai apprécié ton texte. J’aime la façon dont est présentée Mme Doulac. Tu as mon vote 🙂

  • Oui la fin de l’épisode est assez savoureuse, bravo 🙂

Commentaires