Episode 2 : La nuisette est morte, vive le Pyjama

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7h35. Accoudée au bar qui sépare la cuisine du séjour, Pélagie est entrée en contemplation de son bol de café et donnerait tout ce qu’elle a pour prolonger ce moment. Décidément, les lendemains de « debrief » au pub avec Elise déchantent toujours. Et dire que l’on est que mercredi. Matin. Si elle arrivait à faire abstraction de tous les signes extérieurs du temps qui passe – les klaxons qui marquent l’intensification du trafic, le coucou qu’Elise a absolument tenu à accrocher au-dessus du canapé, la publicité de « Magalie Bertin, votre blogueuse mode préférée » à 7h40 comme tous les matins sur 93.4 – Pélagie est sûre qu’elle pourrait faire en sorte, et sans trop d’efforts, que ce moment parfait dure toute la journée.

 

Les vapeurs du café au-dessus duquel elle se penche collent ses cheveux en mèches grasses. Elle sent que les yeux qu’elle s’oblige à maintenir ouverts dans les volutes commencent tout juste à rougeoyer et à larmoyer. Elle sirote bruyamment son café trop chaud, emmitouflée dans la chaleur nocturne de ses chaussettes en laine grise, dans lesquelles elle a pris soin de coincer le bas de son pantalon de pyjama à carreaux, lui-même empêchant toute échappée du magnifique tee-shirt que ses amies de collège lui ont offert pour ses 14 ans « Be a Queen, Be Yoncé ». Dans le confort de sa chrysalide, Pélagie règne, majestueuse, sur le royaume du dodo qui s’étend des confins des petits yeux qui collent et des cheveux hirsutes jusqu’aux frontières de ce corps engourdi et encore délicieusement fainéant. Quand elle repense à la récente soirée en nuisette, elle se colle un post-it mental « Penser à promulguer un décret instaurant le pyjama pilou pour tous ». Au nom de tous ces danseurs qui s’ignorent et peuvent se laisser surprendre lors d’une soirée sauvage par un rock endiablé, un swing sauvage, voire un hiphop déchaîné…

 

Pélagie revoit la scène et s’interroge encore sur le moment d’égarement qui l’a poussée à faire l’acquisition d’une nuisette, quand Elise arrive du pas sûr de la porteuse de Doc Martens,  le regard décidé accentué par un épais trait de khôl, et le cœur ouvert à l’inconnu. Sur son tee-shirt, la mention « NPAI ».

– Aujourd’hui, je rends les gens, et donc le monde, plus beaux ! A moi les portraits de Mike Brant sur les biceps de poulet et les déclarations de Mao sur les torses grassouillets !

– Hmmm… « cuisses de poulet » serait plus juste parce que je ne suis pas sûre que les poulets aient des biceps… Après, j’ai peut-être une vision réductrice des poulets, je ne sais pas… continue-t-elle perdue dans ses pensées.

-J’ai toujours su que tu étais une vraie littéraire, toujours le mot juste, lui répond très sérieusement Elise en pressant un citron vert dans son mug de café.

– Hmmm… Elise, tu crois que je peux aller travailler en pyjama ?

 

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A l’évocation de cette possibilité, l’imagination de Pélagie la transporte à la librairie. Elle se voit, avançant conquérante vers les portes battantes qui s’ouvrent en grand pour la laisser entrer tandis que ses petits cheveux volent follement au vent, comme sous l’effet de ventilateurs géants. Son habit de lumière la rend forte. « Be a Queen, Be Yoncé », on y est. La musique de clip sur laquelle elle s’avance s’arrête net quand elle croise Dorothée qui l’interpelle.

– Pélagie, encore une nouvelle pièce ? J’adoooore ! La douceur de la laine est tout simplement in-cro-yable, s’enthousiasme-t-elle en touchant l’étoffe du pantalon de pyjama à carreaux.

Pélagie, lassée par les sollicitations incessantes de ces fashionistas en mal d’inspiration, répond avec une nonchalance hautaine :

– Oh ça… je n’ai pas fait attention, j’ai pris ce qui me tombait sous la main ce matin. Je crois que ça vient d’une fripe à Berlin, à la sortie du Berghain…

– C’est dingue l’audace et l’inspiration que tu as en matière de mode ! Tu oses tout !

– C’est gentil, mais tu sais, tu ne te débrouilles pas si mal non plus. J’ai déjà croisé 4 clientes avec le même jean noir et les mêmes sneakers blanches que toi ce matin. Cela veut certainement dire quelque chose.

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Bon d’accord, Pélagie n’arrivera jamais à la librairie comme dans un clip, et Dorothée ne s’extasiera jamais devant son culot visionnaire en matière de mode. Mais quand même. Elle se demande si ça ne vaudrait pas le coup d’en toucher deux mots à Madame Doulac…

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Pélagie se retrouve au dernier étage d’une grande tour d’affaires à Manhattan, dans une immense salle de réunion entièrement vitrée avec vue sur le parc. Sur le mur du fond est projeté l’argumentaire censé convaincre Madame Doulac, désormais propriétaire d’une immense chaîne de librairies « à la française » implantées dans plus de 30 pays. Pélagie est en pleine démonstration des bienfaits de sa solution pyjama. Elle enchaîne les slides sans répit, comme le marchand de ce superbe-coupe-légumes-dont-vous-ne-saurez-plus-vous-passer-et-vos-enfants-non-plus-tellement-il-est-amusant-et-simple-comme-un-jeu-d’-enfant-de-préparer-carottes-concombres-choux-non-la-tomate-ce-n’est-pas-pratique-ça-en-met-partout-pensez-à-l’été-qui-arrive-mesdames-et-à-la-santé-de-vos-têtes-blondes enchaîne les démonstrations à l’intention de la ménagère sur le marché le samedi matin.

– Comprenez-moi bien Madame Doulac, on a la solution à pas mal de problèmes posés par les salariés. Parce que oui, ceci dit entre nous, ce n’est pas une sinécure de gérer des employés. Avec cet uniforme-pyjama, plus question pour vos employés d’être en retard le matin, puisqu’en se couchant la veille ils sont déjà prêts à aller travailler. Croyez-moi madame, en leur rendant service vous vous rendez service.

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Pas sûre non plus, que la Doulac se laisse amadouer comme ça. Peut-être qu’en convaincant d’abord François, le comptable de la librairie avec qui vit Madame Doulac, Pélagie aurait une chance.

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– Pélagie, j’ai testé ton uniforme-pyjama et depuis une semaine je ne suis plus le même homme ! Grâce à toi j’ai cassé l’image du comptable poussiéreux, terne dans son costume trop grand, je renais véritablement ! Même le tee-shirt « Be a Queen, Be Yoncé » est parfait : je suis devenu un comptable avec un sens de l’humour impayable ! Impayable, tu as compris… ? Ahah ! Impayable… pour un comptable… !

Clin d’œil entendu et bascule complice des 2 poignets en avant, index perpendiculaires aux pouces dressés vers le ciel.

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Non, cela ne va pas non plus. Sans parvenir à mettre le doigt dessus, Pélagie sent que quelque chose cloche dans cette vision d’un François très libéré, bien que très ajusté dans son pantalon de pyjama à carreaux. Il ne semble pas l’empêcher de respirer la joie de vivre pour autant.

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La porte de l’appartement claque et ramène Pélagie à la réalité. Elle est contente, elle n’a pas bougé d’un pouce. Car quoi que l’on en dise, son attitude révèle une grande force de caractère : ça n’est pas donné à tout le monde de tenir tête aux minutes qui passent et de flirter ainsi avec le retard. Elise est partie rendre tout son petit monde plus beau. « Il faudrait quand même que je passe voir sa boutique un jour », se dit Pélagie. Peut-être même qu’elle pourrait se laisser tenter par un petit tatouage, quelque chose de discret bien sûr, mais avec du caractè… « Bonne journée, tu me raconteras comment il l’a pris ! ». Les mots qu’ Elise a lancés en claquant la porte télescopent enfin son cerveau embrumé. Comment, qui a pris quoi?

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