Episode 2 – La nuit porte conseil

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Pélagie parcourt la courte distance qui la sépare du pub O’Sullivan, avec les paroles de Clément en tête. Le mystère qui entoure Léo, ce client, son voisin, l’attire plus qu’elle ne veut se l’avouer. Ses doigts effleurent le papier plié en quatre au fond de sa poche, gardant le précieux numéro pour plus tard…

A 19h30, le pub est déjà bien rempli, Pélagie se fraie un chemin entre, d’un côté les piliers de bar déjà en place pour la soirée ; de l’autre une grande tablée d’after work qui débriefent leur journée, avec critiques et potins de la boite à tour de bras. Un groupe de lycéens traine encore autour du billard…

 

« Ils ne devraient pas faire leurs devoirs à cette heure là ? » se demande Pélagie, tout en se remémorant ce qu’elle faisait de ses soirées de lycéenne, rue du Bouffay à Nantes… Quand son père s’absentait pour son travail, ce qui arrivait régulièrement, elle aussi s’échappait du cocon étouffant créé par sa maman, pour retrouver sa bande d’amis autour d’une bière et d’une partie de billard.

En les regardant jouer, elle pense à Julien, Emilie, Isabelle, Guillaume et Mélanie…. Que sont-ils devenus ? Après leur bac, ils avaient gardé contact, et puis, le temps avait fait son affaire, et chacun avait pris une direction différente.

«  Cela me plairait bien de revenir quelques années en arrière, avec eux, autour d’un verre…. »  Pense-t-elle, perdue dans ses souvenirs…

 

« Et bien enfin te voilà ! » Elise la tire de ses songes en l’attirant vers les canapés en cuir moelleux du fond du bar…

« Ca fait un bail que je t’attends, qu’est ce que tu faisais ? J’ai déjà trois bières d’avance ! Qu’est ce que tu veux boire ?  »

Sans lui laisser le temps de répondre, elle alpague une serveuse qui passe en lançant ‘Deux bières rousses, s’il vous plait, des ‘trompe souris !’ Elise a l’air en forme, alors que Pélagie, qui a lutté contre la fatigue toute la journée, s’affale avec bonheur dans le canapé salvateur…

« Je te préviens, je rentre tôt ce soir Elise… » lui dit-elle en baillant.

« Bon, comment s’est passée ta journée ? Un peu raide j’imagine, moi j’ai eu du mal à ne pas trembler en tatouant, j’avais cette musique en tête, j’étais prête à tatouer ‘Go Johnny go‘ sur tous mes clients ! Mais bon, rassure toi, je me suis retenue ! »

 

Pélagie porte son verre à ses lèvres, et boit avec délice cette première gorgée de bière qui lui fait toujours penser à Philippe Delerm, depuis qu’elle a lu ce recueil de petits plaisirs… Elle se cale confortablement dans son fauteuil et se met en mode ‘écoute’ car Elise babille comme une adolescente et semble inarrêtable. Elle aurait aimé lui parler de Léo, leur voisin, et de sa rencontre fortuite, mais le moment ne semble pas opportun…

«  Il faut absolument que je te raconte ! Figure-toi que bien-sûr, c’est aujourd’hui que rentre dans le salon, un mec totalement parfait, un homme qu’il me faut, tu vois, je l’ai senti tout de suite ! Grand mais pas trop, brun comme j’aime, avec des petites lunettes derrière lesquelles me fixent deux yeux verts magnifiques ! Bon, à ce moment là je suis tombée de mon tabouret, et c’était totalement ridicule mais ça nous a fait rire, donc tout commençait bien… Et alors ensuite…. »

 

Pélagie tente de rester attentive au monologue de sa chère colocataire, mais la fatigue et la bière ne jouent pas en sa faveur ! Elle laisse ses pensées vagabonder, entre ses amis lycéens, sa journée pas totalement affreuse, malgré les remarques acerbes de sa patronne, et les piques de cette peste de Dorothée… La venue de ce Léo en fin de journée a balayé le reste. Dans quel pétrin s’est-elle fourrée ? Elle aurait dû dire la vérité et s’excuser tout simplement, en promettant de faire moins de bruit avec la musique dorénavant; ou bien elle aurait dû ne pas gaffer à plusieurs reprises en discutant avec lui, ou bien elle aurait dû…

 

« Tu imagines ? Alors qu’on commençait à avoir un bon feeling, je sens bien que c’est peut-être un des hommes de ma vie, et il me demande à moi, de lui tatouer ‘Nelie forever’ sur le torse ? J’ai halluciné ! Il avait apporté 15 photos de son chien, Nelie, et m’a demandé de faire une esquisse… Je l’ai fait quand-même, car de Nelie, à Elise, ce ne sera pas trop dur de faire évoluer le tatouage… ! »

« Ah bon, mais qui ça ? » demande Pélagie en sursautant au rire aigu d’Elise à côté d’elle.

« Mais Pierre bien sûr ! Le client canon de mon salon aujourd’hui ! Non mais Pélagie, tu m’écoutes ? » s’inquiète Elise en passant la main devant son visage. «  Allo la lune, ici la terre ! Tu es partie où ? Dis-moi si ça ne t’intéresse pas ce que je te raconte surtout ! »

« Euh non, mais, excuse moi… » Bredouille Pélagie un peu honteuse de son manque d’attention.

« Tant pis pour moi, à ton tour, raconte-moi ta journée. Mais avant, à toi de payer une tournée ! Après les rousses, vivent les blondes ! »

Pélagie raconte alors Léo, son cuir et son chapeau noir, leur discussion sur Chuck Berry, et sa succession de petites boulettes. Elle tait la fin de l’histoire, ce numéro griffonné sur un bout de papier, qui attise sa curiosité… Elise rit d’abord, se fâche ensuite, et finalement adore la coïncidence et commence à préparer une play-liste d’enfer pour ce voisin aux oreilles sensibles…

 

Quelques heures plus tard, et après avoir bu plus que de raison, les filles rentrent en titubant rue Pierre Sémard. Elise s’effondre sur son lit toute habillée. Pélagie, revigorée par la marche nocturne, se met à la fenêtre pour fumer une dernière cigarette. Cherchant son briquet au fond de sa poche, elle en sort le numéro de téléphone de Léo.

Le calme et la douceur de la nuit, la brise légère à la fenêtre et l’alcool ingurgité pendant la soirée offrent à Pélagie l’audace de prendre son téléphone, et d’envoyer un message à Léo. Peu inspirée étant donné son état de fatigue elle hésite entre plusieurs smileys, efface, retape, et finalement envoie ces quelques mots ‘J’ai maintenant votre numéro de téléphone.

Et hop, c’est parti ! On verra bien… Elle voudrait aller se coucher, mais elle ne peut s’empêcher de rêvasser, d’imaginer mille réponses possibles.

« Et s’il ne me répond jamais ? Et s’il me répond ? Et si ce n’est pas le bon numéro ? »

 

La réponse a cette dernière question lui parvient aussitôt, avec un ‘tingtingting’ juste au dessous d’elle ! Elle entend son voisin du dessous grommeler à sa fenêtre. ‘Non mais ce n’est pas possible, on ne peut même plus admirer les étoiles en fumant tranquillement au cœur de la nuit maintenant ! Foutue technologie de m… Mais qui m’envoie un message à une heure pareille… ? Ah, tiens ! Mais c’est intéressant, finalement ! »

Pélagie reste immobile et ose à peine respirer… Elle a au moins une réponse à toutes ses questions. Elle laisse passer de longues minutes, les yeux rivés sur son portable. Vérifie le réseau, la batterie. Rien. Pas un son.

Après un moment d’euphorie, une grande fatigue s’abat sur elle. Elle ne sait même plus dire ce qu’elle attend de cette rencontre étonnante. La soirée de la veille, la journée de travail et ces émotions de fin de journée ont raison d’elle. Comme dirait Elise, demain est un autre jour ! Elle referme doucement la fenêtre et va se coucher sans attendre.

 

Le Lendemain

 

Et moi le vôtre’. Voilà les premiers mots que Pélagie lit à son réveil, sur son portable. Visiblement, son voisin n’était pas plus inspiré qu’elle, ou bien, comme le suggérait Clément hier, il aime cultiver le mystère. Pélagie décide de laisser tout cela de côté pour aujourd’hui, désireuse de passer une journée juste ordinaire, sans quiproquo, sans coïncidence étrange, et sans accroche avec sa patronne ou Dorothée.

 

Librairie ‘Livres en série’

 

« Tiens vous êtes à l’heure aujourd’hui Pélagie, dommage que vous ne soyez pas arrivée dix minutes en avance pour compenser votre retard d’hier » lance madame Dulac dès son arrivée.

« Bonjour madame Dulac » murmure Pélagie presque malgré elle.

« On a une commande importante qui arrive aujourd’hui, il va falloir être EF-FI-CA-CE ! »

 

Effectivement, en fin de matinée, un utilitaire s’arrête devant la devanture de la librairie, et les cartons s’accumulent sur le trottoir. Pélagie est trop fatiguée pour poser des questions sur cette procédure inhabituelle, et de toute façon elle n’aurait pas de réponse, à part peut être auprès de Soïzic, mais c’est son jour de congé.

L’après midi se passe donc à mettre en place des centaines de livres ‘Avant vous’, le premier roman d’un illustre inconnu, qui ne doit pas l’être pour sa patronne qui semble, une fois n’est pas coutume, surexcitée.

« Et donc, je vous l’annonce officiellement, il sera là demain pour sa première séance de dédicace ! » annonce madame Dulac en sautillant, à Dorothée, Clément et Pélagie. « Nous avons l’exclusivité de cette avant première ! Donc il nous reste la fin de journée pour préparer tout cela. Qui s’occupe de la mise en place ? Des petits fours ou viennoiseries ? Il faut prévoir grand, nous serons nombreux !» s’exclame-t-elle.

 

Clément et Pélagie échangent un regard circonspect. Où est passée leur patronne revêche et si peu enthousiaste d’ordinaire ? Aurait-elle une face cachée qui mérite d’être connue ?

En fin de journée, Clément ne peut s’empêcher de reprendre sa conversation avec Pélagie, là ou elle s’était arrêtée la veille. « Alors, demande-t-il, qu’as-tu fais de ce numéro ? Vous avez bu un verre ? »

« Tu es trop curieux Clément », lance-t-elle avec un sourire en coin. « Non, je ne l’ai pas vu, on a échangé deux messages et puis c’est tout. »

Pélagie attrape son sac et son manteau, et découvre un nouveau message : ‘Que faites vous quand vous n’êtes pas à la librairie ?’

 

A SUIVRE…

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