Episode Pilote : Le jour le plus long

Pélagie se réveille tôt, une fois n’est pas coutume : ce matin, c’est son premier jour à la librairie « Livres en série ». Pour elle qui rêve de bosser dans l’édition, c’est une aubaine : elle en est sûr, ce job est la meilleure façon pour elle d’y arriver, de rencontrer le tout Paris… ou presque.

Ok, cette libraire n’est pas la plus connue de la capitale, mais, elle le sait, ce job lui permettra sans doute de croiser des décideurs, ou mieux encore, des auteurs ! Elle saura leur parler, les comprendre… elle pourra partager ses lectures avec eux, les conseiller. Et bientôt, elle intégrera les éditions Grasset, Gallimard, Albin Michel… Des noms qui la font rêver depuis toujours.

Ce matin-là, Pélagie le sent, sa vie va changer ! Oubliées les petites galères du début, les portes qui se ferment – elle a encore en tête ses demandes de stage refusées… Elle s’imaginait à Paris et que Paris l’attendrait les bras ouverts ! Petites désillusions, mais elle s’est relevée, rapidement. De toute façon, il le faut : hors de question de s’avouer vaincue. Elle imagine déjà sa mère lui dire « j’te l’avais bien dit » ! Elle la revoit, il y a 6 mois, quand Pélagie lui avait dit vouloir partir : « mais pourquoi, il y a tout à Nantes, tu n’as pas besoin de partir aussi loin pour faire – quoi déjà ? Editrice ?! Quelle idée vraiment. Tu aurais dû passer ton CAPES, tu étais douée pour le français ».

Prof ? Et puis quoi encore ? « Non, moi ce que je veux, c’est rêver, faire rêver, découvrir l’auteur qui gagnera le prochain Goncourt ! Découvrir le prochain Houellebec, le nouveau Franzen ! Dévorer les manuscrits qui se bousculeront sur mon bureau ! Devenir la papesse de l’édition ! », se dit-elle pour elle-même.

Elle est encore dans ses pensées quand Elise la rejoint à la table du petit déjeuner. A peine 2 ans de plus qu’elle, mais une assurance que Pélagie lui envie. Avant de quitter Nantes, jamais elle n’aurait pensé partager son appart’ avec une fille comme ça, tatoueuse en plus ! Ce soir, elles iront fêter la première journée de Pélagie au pub O’Sullivan. Ca la rassure de savoir qu’elle ne sera pas toute seule, et qu’elle pourra compter sur sa coloc’ pour écouter ses histoires de boulot.

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Pélagie attend devant la devanture de la librairie : le rideau n’est pas encore relevé, elle est arrivée la première pour ne pas risquer de faire mauvaise impression. D’autant plus que Christine Doulac, la patronne, n’a pas l’air commode. Elle fume sa troisième cigarette de la journée, mais se jure de bientôt arrêter. Enfin elle voit arriver Clément, un des libraires avec qui elle va travailler. Il a l’air sympa, se dit-elle. Elle a rapidement été présentée à lui et à son autre collègue, Dorothée, lors de son dernier entretien.

Autant il lui a fait bonne impression, autant Dorothée l’a vite insupportée. Très bobo parisienne, avec sa petite frange. C’est le genre de minettes qui la mettent mal à l’aise… et envieuse ! Elle adorerait avoir ce look branché, mais malheureusement, rien n’y fait : elle ne sait pas comment s’habiller, pas faute d’avoir essayé.

Clément la salue chaleureusement, et ouvre la librairie. C’est parti pour sa première journée !

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Pélagie est attablée devant une bonne bière bien méritée. Il est 21 h, elle a mal aux pieds, aux jambes, aux bras, à la tête… On a beau être mardi, il y a quand même du monde au pub O’Sullivan. Elle attend Elise qui ne devrait pas tarder. Elle n’a pas l’habitude de boire seule, mais elle en avait vraiment envie. De se caler sur la banquette, de tremper ses lèvres dans la mousse, de se détendre et penser à autre chose.

La journée ne s’était pas exactement passée comme elle l’imaginait. Elle qui pensait parler livres avec les clients avait surtout fait beaucoup de manutention. Rangement des poches par-ci, ouverture des cartons par-là. Il n’y avait pas eu foule aujourd’hui, sauf entre midi et deux. La pause déj avait donc sauté. Comme elle le craignait, Dorothée était imbuvable, évitant toutes les tâches ingrates mais récupérant les lauriers devant la patronne ! Quant à la Doulac, elle était restée toute la journée collée aux basques de Pélagie, cherchant la moindre erreur pour l’enfoncer. Elle se comportait comme ça avec la plupart des employés, Clément en particulier, sa nonchalance l’irritant au plus haut point. A moins que ce ne soit François, le comptable, qui en prenne le plus pour son grade. Dorothée, on ne sait par quelle magie, passait entre les gouttes… pour le moment.

Pélagie avait aussi rencontré Soizic. Elle avait sans doute plus de 50 ans, mais ne les faisait pas. Elle était chez « Livres en série » depuis plus de 10 ans, et gardait malgré tout une certaine fraicheur vis-à-vis de ce métier. Elles avaient aussi un point commun : la Bretagne !

Pélagie en était à sa deuxième gorgée de bière, entrant progressivement dans un état cotonneux fort agréable, quand elle vit s’approcher un visage familier. « Comme on se retrouve », lui dit une voix grave et légèrement taquine. Le client de dernière minute !

Il était passé juste avant la fermeture, l’air assuré, fonçant droit vers Clément. Pélagie l’avait repéré, évidemment : grand, brun, un peu hautain. Plus vieux qu’elle aussi. Il l’avait regardée, sans doute étonné de voir une nouvelle tête, et lui avait souri, un sourire un peu étrange. Pélagie n’avait pas voulu montrer son trouble, ce type doit penser qu’il plait à toutes les filles, hors de question de lui donner ce plaisir. Mais c’est à ce moment-là qu’elle avait fait tomber son stock de poches signés Musso… Badaboum !

La Doulac, son sang n’a fait qu’un tour « mais enfin Pélagie, faites-donc attention ! ». Et Dorothée d’ajouter « on sait bien que Musso est ton auteur préféré, mais quand même ». Musso, son auteur préféré ! La garce ! Et pendant ce temps-là, le bel inconnu n’en perdait pas une miette.

2 heures après, le voilà, face à elle, et ce souvenir cuisant la cloue à sa banquette. « Vous habitez dans le coin ? ». « Oui oui ». « Et vous venez souvent ici ? » « Oui oui ». Elle se sent ridicule, ne sait plus aligner 3 mots. « Je viens souvent à la librairie, on se reverra ». Il lui décoche encore un sourire à sa façon, et part s’installer plus loin, avec une bande de copains.

Heureusement, Elise arrive à ce moment-là. Elle aussi a eu une rude journée. Elle a la tête des mauvais jours mais ne veut pas lui en dire plus. Quand son portable sonne, elle refuse de répondre. Elle commande une bière, et trinque avec Pélagie : « demain est un autre jour », déclare-t-elle solennellement. Oui, demain sera un autre jour, pense Pélagie. Mais sa belle assurance s’effiloche : et si elle s’était trompée ? Si sa mère avait raison ? Soizic travaillait depuis si longtemps dans cette librairie, maintenant, à 50 ans, c’était trop tard pour faire autre chose. Est-ce que ce serait la même chose pour elle ? Le provisoire qui dure ?


A SUIVRE…

 

Lire l’épisode 1 : « Go Johnny go »

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